Dombes, d’hommes et d’oiseaux La passion de la Dombes

6nov/10Off

L’évolution des peuplements d’oiseaux

Le monde change, la Dombes avec

La fin de la seconde guerre mondiale a marqué, quel que soit le pays, perdant ou vainqueur, le début d’une ère nouvelle.

En France, trente glorieuses, sonnent l’avènement d’une agriculture puissamment réorganisée, novatrice. Simultanément, une industrie dynamisée d’après guerre, entraîne après elle des familles entières de paysans : d’un coté, le « secteur secondaire » recrute à tours de bras, le « secteur primaire » commence à se dépeupler, le tissu rural se fissure.

Rapidement, les paysages se mettent à évoluer au rythme des techniques nouvelles et des enjeux. Le décret  du 10 avril 1963 lance le grand chantier du remembrement qui eut le mérite d’occuper une bonne génération des administrations en charge du plan, de l’agriculture, et de l’équipement. Par la suite, la construction autoroutière accentuera encore son impact paysager. La Politique Agricole commune, la « PAC », toujours aussi actuelle, naît véritablement en 1962. D’un coté, l’agriculture de montagne décline, les collines s’enfrichent ; de l’autre, les grandes plaines s’uniformisent, les parcelles s’y agrandissent. La taille des exploitations s’accroît en même temps que se réduit leur nombre. Plus de 450 000 exploitations disparaissent entre 1970 et 1983 [1], soit environ un tiers d’entre elles. Les écotones, autrement dit les lignes de rupture de milieux si favorables à la faune [2], régressent.

L’attribution des quotas laitiers en 1984 sonne le glas de centaines de milliers d’hectares de prairies, à travers le pays, mais aussi dans le reste de l’Europe agricole.

L’ère céréalière

En Dombes, cela se traduit dès 1975, par la perte de quelque 10 000 hectares de prairies : terres fraîches, lourdes, et dures au travail, mais gras et bons herbages, où se régénère la vie sauvage. Les céréales à paille [3] les remplacent pour un temps, vite rattrapés par la culture du maïs.

L’introduction de cette céréale en Dombes n’est pas récente. A la fin du 19ème siècle, on en sème, accessoirement, que quelques pieds [4]. La Bresse le cultive plus assidûment. Elle en nourrit ses bêtes, ses poulets. Le Bressan le consomme en « gaudes » [5]. Jusque vers le début des années cinquante, on sème et récolte le maïs à la main….

Des progrès considérables dans le domaine phytosanitaire et celui de la mécanisation sont à l’origine de son spectaculaire essor.

Maïs sous plastique, Dombes, fin années 1990

Traitement d'une parcelle de colza, années 1990, Dombes.

Alors qu’on entrevoit déjà  les limites de la culture du maïs, la maîtrise du désherbage n’étant pas résolue, se produit la véritable révolution que fut l’arrivée de la « simazine » un désherbant total…. Les moissonneuses à 4 roues motrices, puis à chenilles, donnaient la certitude se pouvoir récolter même dans les étangs, … fut la dernière révolution. » Celles-ci engendrèrent l’amélioration de la vie des familles.((St. Thête, in « Mémoires du Pays de Dombes, 1999))

En 10 ans, entre les années 60 et 70, sa production décuple, et les surfaces qui lui sont consacrées triplent.

Dans le paysage, on perçoit déjà des changements au fur et à mesure de l’engouement suscité par cette culture.

Les « panouilles», terme local désignant les épis de maïs, autrefois tressées en gerbes, étaient mises à sécher sous l’auvent des granges. Elles conféraient leur caractère aux exploitations de Bresse et de Dombes. D’utilitaire, leur fonction est devenue, aujourd’hui, décorative.

Le témoignage d'une agriculture passée

Les « cribs », séchoirs ressemblant à des longues cages étroites les ont remplacées lorsque la production commença d’augmenter. A leur tour, ils ont disparu lorsqu’on a su récolter le maïs en grain. Les silos de séchage artificiel apparaissent.

A partir de la fin des années 1990, le maïs prend de plus en plus de place dans la culture de l’assec. Il reste parfois, non récolté, dans l’étang remis en eau. Cette pratique, à son apogée à la fin des années 1990, semble plus marginale désormais : on la justifiait par son rôle de protection des poissons contre les prédateurs,un rôle pourtant habituellement rempli par la végétation aquatique spontanée. Mais en contrepartie, il  est  peu probable que cette pratique puisse favoriser le frai naturel des poissons. Elle favoriserait également les tableaux de chasse en fournissant des gagnages aux canards : une chasse "cueillette"  peu responsable.  Aujourd'hui, la culture du maïs perdure, en bandes non récoltées plus souvent qu'en une culture unique et homogène. Le système est plus consensuel. Et induit un paradoxe : censé protéger les poissons, il offre le même abri aux chasseurs à l'heure de la passée. Toujours la même question : pourquoi, de toutes façons, et a fortiori si la nature de l'étang l'autorise, ne pas gérer au mieux la croissance spontanée de la roselière ?

Un étang a repris l'eau sur un assec où fut semé un maïs

Bien qu’à l’origine, l’Europe pose ses fondations sur la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA), elle se bâtit rapidement, essentiellement, économiquement, autour de son réseau agricole.

Les moyens qu’elle consent à la culture céréalière lui insufflent  une impulsion supplémentaire. On ne peut, par cet exemple, que ressentir l’étroitesse de sa marge d’action environnementale malgré l’engagement de ses états membres de respecter les directives « oiseaux », « habitat », les programmes environnementaux qui en émanent, comme Natura 2000.

Par ailleurs, les contraintes de l’élevage rebutent les jeunes couples d’exploitants. Ils réalisent la mesure de l’investissement nécessaire alors que le reste de la société fonde ses nouvelles valeurs sur la réduction du temps de travail –les 35 heures ! La voie céréalière répond souvent bien mieux à leurs aspirations.

La demande croissant consécutivement à une diversification des débouchés et des utilisations, la culture du maïs devient l’option la plus intéressante [6] , dans une région autrefois connue pour ses pauvres rendements.

Pour finir, chaque crise ainsi celle dite « de la vache folle » dans les années 1980 et plus récemment, l’épisode de l’influenza aviaire en 2005 – la Dombes est particulièrement touchée - laisse de nouvelles cicatrices aussi bien dans le tissu social et psychologique rural que dans l’écosystème prairial, un des plus instamment menacés de nos régions industrialisées.

L’origine des grandes tendances démographiques au sein de la biodiversité

L'action de l'Homme sur son environnement, quelle qu'en soit la mesure, l'échelle,  se traduit par de nouveaux équilibres, ou déséquilibres selon les points de vue.

Elle est de fait, rarement totalement étrangère à la soudaine expansion ou au contraire à la régression d’une espèce.

L’évolution climatique d’une région transfigure progressivement son cortège d’espèces animales. Elle s’avère normale, fluctuante, elle est attendue sur des milliers d’années. Les changements dont nous sommes actuellement les témoins nous surprennent par leur ampleur et leur rapidité. Pourtant, n’avons-nous pas démontré notre part de responsabilité dans cet état de fait ?

Nous favorisons ou hâtons des processus, notamment d'évolution comportementale de la faune, qui prendraient autrement des milliers d’années : l’urbanisation a permis à des espèces montagnardes, rupestres, de s’adapter à la ville et à ses murailles de béton. Le Rouge-queue noir Phoenicurus ochruros est devenu un familier des anfractuosités murales. Le Martinet alpin Apus melba, l’Hirondelle des rochers et parfois le Faucon pèlerin s’installent au cœur des cités.

Le Martinet alpin descend parfois de ses falaises pour coloniser la ville

Le forestier Rouge-queue à front blanc niche dans les boîtes aux lettres, à l’instar des mésanges, bleue et charbonnière.

Chevêche d'Athéna

L’habitat fermier, de torchis et de bois, de poutres, de niches et de combles offre le gîte à l’a Chevêche et à l'Effraie, au Faucon crécerelle, à l’Hirondelle rustique (à la fouine, aux chauves-souris...)

Hirondelle rustique ("des cheminées")

Il compense peut-être l’absence d’une roche, d’une haie vive, d’un saule têtard, d’un vieux pommier.

La faculté spontanée d’adaptation d’une espèce aux modifications de son environnement, facilitée par ses faibles exigences écologiques, fera d’elle une espèce colonisatrice voire envahissante et non une espèce menacée. Qui a fait de l’Etourneau un conquérant, un des oiseaux les plus abondants de la planète ? Le milieu urbain semble convenir de plus en plus au Merle noir et au Pigeon ramier : sécurité relative – bien que Surmulot, Chat, Pie ou encore Épervier soient aussi des prédateurs commensaux de l’avancée urbaine - sources d’alimentation, sites de reproduction (parcs, jardins et lotissements).

La distribution des populations animales évolue constamment. Les invertébrés par exemple sont très réactifs aux modifications de leur environnement immédiat. Les oiseaux bien plus que la plupart de mammifères, capables d’effectuer rapidement de longs déplacements, ont une remarquable propension à modifier leur distribution géographique. La migration, le long de tracés immémoriaux, peut s’avérer un vecteur décisif dans les processus de colonisation. D’importantes modifications de leur habitat ((J. Broyer- 2006-Le milouin-éd. Belin-Eveil Nature)) ont poussé les continentaux Fuligules milouin et morillon à étendre leur aire de reproduction vers l’ouest.

Plus récemment, la Nette rousse, un autre Anatidé dont la distribution s’étend de l’Espagne à la Caspienne, a pris l’habitude de concentrer ses effectifs postnuptiaux et hivernaux dans le sud de l’Allemagne et sur les lacs alpins suisses : les conséquences climatiques, sècheresses et disponibilités alimentaires sont évoquées. La Dombes et la Camargue ont bénéficié de ce décentrement de cette population.

La plus spectaculaire avancée colonisatrice de la seconde moitié du 20ème siècle revient pourtant à une espèce sédentaire : la Tourterelle turque, qui, partie du bassin de la Mer Noire  a conquis l'Ouest de l'Europe, jusqu'à nicher en Islande !

Désormais un des oiseaux les plus communs -voire familiers - de nos villes et villages : la Tourterelle turque

Ce phénomène est moins fréquent chez les mammifères, moins « mobiles ». Il y est plus strictement une conséquence des introductions, volontaires ou non. Écologie et mode ont signé la fin des élevages, celle-ci favorisant échappées et lâchers clandestins, la fertilité de l’espèce faisant le reste. Citons les introductions en Europe du Castor canadien Castor canadensis, du Vison d'Amérique Mustela vison, mais aussi du Chien viverrin Nyctereutes procyonoides, du Raton laveur Procyon lotor et de l'Ecureuil gris Sciurus carolinensis. Le Ragondin Myocastor coypus n’a pas traversé seul l’espace qui nous sépare du continent sud-américain. Il est en grande partie responsable de la régression significative des ceintures de végétation aquatique de la roselière dombiste, divisée par deux entre 1997 et 2007. Les résultats des études menées par l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage sont indiscutables. Ce constat est malheureusement partagé par de nombreuses régions.

Les introductions sont loin de ne concerner que les mammifères. Elles sont considérées par les biologistes comme la première source d'appauvrissement de la biodiversité dans le monde, loin devant les impacts du réchauffement global. Rien qu’en Europe, on dénombre plus de 11000 organismes introduits depuis le 16ème siècle. Les oiseaux n’en représentent que 2%. Parmi les 193 espèces identifiées nombre peuvent se comporter à plus ou moins longue échéance selon un phénomène souvent qualifié d’invasif. Celui-ci se traduit par une croissance exponentielle de population après une période de relative dormance, à un seuil plancher d’effectifs souvent étendu dans le temps. Il est parfaitement identifié par les biologistes spécialistes de la dynamique des populations, les démographes. Il relève d’une pure et simple logique arithmétique, et pourtant nous semble inconnu. En fait nous avons depuis longtemps un tel impact sur les populations vivantes qui nous entourent que ces dernières fluctuent à un niveau très en-dessous du seuil de cette explosion démographique. Or, laissées à elles-mêmes dans un environnement favorable, toutes les espèces sont censées se comporter ainsi. Et c’est ce que font effectivement certaines espèces introduites. Au cours de leur expansion, elles entrent en compétition avec les espèces indigènes dans l’exploitation des ressources, la prédation, et les hybridations.

Nous connaissons bien ce dernier cas de figure en Europe, avec l’Erismature rousse Oxyura jamaicensis, un drôle de petit canard à bec bleu et à la queue dressée, désormais naturalisé en France [7] : originaire d’Amérique centrale introduite en Grande Bretagne, son dynamisme démographique menace très sérieusement les efforts de conservation et e restauration d’un de nos cnards européens les plus rares : l’Erismature à tête blanche Oxyura leucocephala.

L’Ibis sacré Threskiornis aethiopicus a été introduit dans le Morbihan (Branféré) dans les années 70, dans l’Aude (Sigean) au début des années 80. Partie de quelques dizaines d’oiseaux captifs, en 2003/2004 sa population atteint 3000 à 5000 individus dans l’ouest du pays.

Ces deux espèces peuvent être observées en Dombes qui échappe à la dynamique du second, redoutable concurrent et prédateur d’espèces autrement sensibles (les sternes et les guifettes par exemple), et pour lequel des plans d’éradication, âprement discutés, ont été finalement appliqués dans l’ouest et le sud du pays.

Erismature rousse/mâle

Ibis sacré/juvénile

La disparition d’un maillon essentiel de la chaîne alimentaire, comme par exemple d’un prédateur spécialisé, peut donner le départ d’une nouvelle dynamique démographique d’une population proie. A contrario, l’insertion d’un nouvel élément joue le même rôle. L’augmentation des ressources alimentaires, celles émanant notamment des productions agroalimentaires est le plus souvent cité. Elles ont déjà contribué à modifier les habitudes migratrices, voire la distribution géographique des espèces. Le stationnement durable des grues  cendrées Grus grus loin au nord de leur aire d’hivernage ibérique habituelle serait corrélé à l’avancée des cultures et l’uniformisation de nos plaines. Depuis plusieurs années, après une halte automnale champenoise sur le lac du Der-Chantecoq, dans la Marne, elles poursuivent leur route vers les Landes, s’y posent et…y hivernent par dizaines de milliers : elles délaissent de ce fait  leurs séculaires aires d’hivernage andalouses.

Les dépotoirs littoraux ont un temps favorisé l'expansion de plusieurs espèces de laridés (mouettes et goélands). En partie grâce à cette manne alimentaire, la Cigogne blanche Ciconia ciconia s'est partiellement sédentarisée. Son expansion "naturelle" en Dombes (dans l'Ain, plus globalement), bien que fixée par la présence d'oiseaux au Parc de Villars,les-Dombes,  et favorisée par des programmes environnementaux, n'aurait sans doute pas été aussi significative sans la présence d'un vaste dépotoir. En Dombes, le Milan noir Milvus migrans, qui détrône la Buse variable Buteo buteo en termes d'effectifs nicheurs, en attendant la fenaison puis la baisse estivale des niveaux d'eau dans les étangs, deux phénomènes pourvoyeurs de proies mortes, mammifères, oiseaux et poissons, trouve un appoint alimentaire conséquent sur ce même site.

Milan noir

Il arrive que les grues cendrées stationnent en Dombes : elle se nourrissent alors dans les laissées de céréales

On constate dans de nombreuses régions une augmentation des couples nicheurs de Pigeon ramier, alors que les passages aux cols pyrénéens se sont amenuisés. Localement, on relève les dégâts qu’il occasionne aux cultures dans des plaines qu’il survolait lors de sa migration.

Le Corbeau freux Corvus frugilegus suit une évolution comparable. Repu lors de ses haltes alimentaires dans nos étroubles [8], il s’est construit à leur proximité un nouveau confort estival. Ses colonies bruyantes ont peuplé les peupleraies plantées le long des plaines alluviales, se servant de celles-ci comme d’un fer de lance pour s’enfoncer ensuite à l’intérieur des terres.   Les mammifères, bien que sédentaires, ne sont pas en reste. Le sanglier Sus scrofa, et parfois le Blaireau Meles meles, ont bénéficié de ces mannes alimentaires. Le premier a fait preuve d’un dynamisme exceptionnel durant la période 1990/2003 [9] : Indicateur de ses populations, le tableau de chasse national révèle cette croissances : environ 40 000 sangliers prélevés en 1973, 100 000 en 1988, plus de 500 000 en 2007 ; dans l’Ain, on tuait environ 300 sangliers en 1978, et plus de 6000 en moyenne durant la période 1994/2005. Autre indicateur de cette croissance, le coût des dégâts causés par le seul sanglier assumé par les fédérations de chasseurs est annuellement de l’ordre de 20 millions d’Euros.

Le sanglier : envahissant ? nuisible ? Opportuniste.

La protection intégrale de certains oiseaux, en l’absence d’autre prédation que celle exercée par la chasse, peut se traduire par une augmentation significative de leurs effectifs. Cette dynamique est souvent simultanément renforcée par une mise à disposition de ressources alimentaires importantes. L’expansion continentale du Grand cormoran Phalacrocorax carbo sinensis se fait ressentir en France à la fin des années 1980. Une décennie plus tard, dans des proportions numériques moindres, elle est suivie par celle du Cygne tuberculé Cygnus olor: deux espèces qui ont peu de prédateurs, et qui bénéficient de ressources alimentaires régulières ou augmentées, grain pour le premier, poisson pour le second [10].

Les oiseaux piscivores, protégés, soumis ou non à l’action de prédateurs naturels, et dont le domaine de nidification ne subit pas de pression particulière, sont, en règle générale en expansion. C’est par exemple le cas du Grèbe huppé Podiceps cristatus et du Héron cendré Ardea cinerea.

Le Grèbe huppé, moins regardant que d'autres espèces quant à la nature de son site de nidification, bénéficie sans doute d'autant plus de la pisciculture que l'on optimise sa production (chargement piscicole en poissons de 1er âge) et selon certains spécialistes de l’introduction et de la parfaite acclimatation en Dombes (et en France) d’un poisson appartenant à la famille des Cyprinidés, le Faux gardon ou Pseudorasbora parva.

Grèbe huppé : un piscivore strict

Les effectifs hivernaux du Héron cendré augmentent progressivement en Dombes depuis 1990 alors que sa population nicheuse semble régulée par l’exploitation des boisements où les colonies sont installées.

Au contraire, les espèces piscivores paludicoles sont extrêmement sensibles à toute modification de leur biotope. Elles régressent. Citons le Butor étoilé Botaurus stellaris, le Héron pourpré Ardea purpurea et le Blongios nain Ixobrichus minutus qui désertent l’étang au même rythme que la roselière dans lesquelles ils se reproduisent. Il en est de même pour le Busard des roseaux Circus aeruginosus ,  prédateur efficace des rats musqués et autres jeunes ragondins,  mais également des nichées de grèbes, foulques, canards. En règle générale, les espèces régressent lorsqu’elles sont directement dépendantes de pratiques qui les privent des lieux et délais nécessaires pour boucler leur cycle de reproduction. La Bergeronnette printanière Motacilla flava, le Bruant proyer Miliaria calandra, le Tarier des prés  Saxicola rubetra , la Barge à queue noire  Limosa limosa [11] appartiennent à cette catégorie : espèces inféodées à la prairie de fauche, elle-même déclinante, le laps de temps entre deux récoltes du foin est devenu trop court pour qu’elles puissent couver et élever leur nichée.

D’autres, également sensibilisées par la perte des biotopes favorables à leur reproduction, peuvent voir leur situation aggravée par la pression de chasse, sans que celle-ci ait besoin d’être particulièrement excessive. C’est le cas du Vanneau huppé Vanellus vanellus, de la Perdrix grise Perdix perdix, de la Caille des blés Coturnix coturnix...

En Dombes, c’est aussi le cas des canards, néanmoins plus intensivement chassés. Ici, on attribuera à la complexe interaction de ces différents facteurs l’évolution des populations aviennes au cours des temps. Toutefois, il semble aujourd’hui acquis que les fortes modifications dans les orientations agricoles des trente dernières années, ont été le facteur déclenchant d’une série de phénomènes qui ont mené, de l’avis général, à un appauvrissement sensible de l’écosystème.

Les perspectives d’une expansion exponentielle de certaines espèces aussi bien animales que végétales sont nombreuses et préoccupantes. Citons les risques à venir que pourraient constituer un tel développement de l’Ecrevisse américaine Pacifastacus Lenusculus, et de celui latent en Dombes, d’une explosion de l’envahissante Jussie Ludwigia grandiflora et Ludwigia peploides dans les étangs, de la Renouée du Japon Fallopia japonica sur les cours d’eau…

La Dombes est toujours sous la menace d'une explosion de la jussie, un végétal envahissant, une plaie pour les étangs...

L’effondrement des populations de canards

Les canards ont longtemps représenté le moteur essentiel de l’activité cynégétique dombiste : c'était sans doute totalement vrai avant l'avènement du sanglier. Leur chasse ferait au moins jeu égal avec la pisciculture dans les revenus de l'étang, serait la constante  à chaque nouvelle création d'étang (en 2010 on crée encore plus d'étangs qu'il n'en disparait annuellement). De l'état de conservation des populations de canards dépend donc une partie de l’économie locale. En conséquence, des chercheurs et de nombreux autres observateurs suivent leur évolution, et celle de la biocénose –l’ensemble des communautés animales - en permanence. La comparaison des résultats de différentes études aide à mieux appréhender les mécanismes essentiellement impliqués dans ce que l’on s’accorde aujourd’hui à qualifier de grave dégradation de l’écosystème.

Une première perte écologique majeure touche le sud de la Dombes au cours des années 1960. Le Marais des Echets, où siégeait une faune particulière et complémentaire de celle des étangs, est asséché. Le « Marais » conserve, nostalgique, son appellation.

Dans la Dombes centrale, entre 1975 et 1980, les populations de canards dits « de surface », ou encore « barboteurs » comme le colvert, les sarcelles et le chipeau [12], s’effondrent.

Ces oiseaux ont pour habitude de nicher dans des milieux non forcément inondés. La majorité installe ses nids dans la périphérie herbagère des étangs.

Le Canard chipeau : une espèce inféodée aux étangs inscrits au coeur d'un agrosystème prairial

La cane y côtoie la faisane au nid, la hase allaitant, et les faons que la chevrette [13] y a dissimulés.

Lièvre d'Europe

Chevrette

Levraut

Après l’éclosion, les canetons sont au plus vite menés par la cane jusqu’au milieu aquatique salvateur, parfois, d’ailleurs, au prix d’un véritable parcours du combattant à travers une végétation dense, si l’on tient compte de la taille et du poids des canetons.

Le recul des surfaces de prairie prive donc ces canards, dans une première phase, de leurs sites de reproduction. Le rythme de récolte devenu plus rapide, l’apparition, puis la généralisation de la pratique de l’ensilage sur les surfaces restantes, seront les autres événements les plus lourds de conséquences sur la réussite des couvées.

Nicheur plus tardif, et plus strictement prairial que le colvert, le Canard chipeau ne se voit plus guère concéder d’alternative intéressante : lorsque la récolte ne le prive pas de couverts au moment de la ponte, en mai et juin, cane et nichée encourent de très sérieux risques de destruction lors de la fenaison.

Les sarcelles d’été et d’hiver, le Canard souchet, autrefois très présents ne réussissent plus que très accessoirement à sauver quelques nichées.

Le désormais exceptionnel spectacle d'une cane Sarcelle d'été et de sa nichée

En une réponse presque instantanée à l’évolution des milieux et à la diminution des anatidés de surface dans les tableaux, c’est au tour des fuligules, ou canards plongeurs, le milouin (ici, on l’appelle « rougeot ») et le morillon, de chuter.

Les fuligules, ici des milouins, réussissent de plus en plus difficilement leur reproduction

Dans un premier temps la pression de chasse fut plus directement incriminée, s’exerçant aux dépends d’une population aviaire déjà fortement éprouvée.

Les canards plongeurs n’eurent pas dans l’immédiat à souffrir de la privation de leurs sites de nidification, habituellement établis dans la végétation aquatique. Mais la régression des canards de surface eut pour effet de reporter sur eux la pression de chasse.

Depuis plus d’un quart de siècle, les populations de canards n’en finissent pas de fondre.

Modification des milieux, des méthodes culturales, qualité consécutive des eaux et du milieu aquatique, chasse, prédation en sont bien les causes essentielles, démontrées ou implicites, de par leur enchaînement. La qualité de l’eau fait toujours débat, aucune étude publiée n’ayant encore démontré une quelconque responsabilité des molécules issues des épandages phytosanitaires incriminés dans le recul des herbiers aquatiques, les baisses de production planctonique et la très aléatoire reproduction naturelle des poissons. Un raisonnement est pourtant évoqué et semblerait logique : une étude menée sur la Veyle, rivière qui draine un bon tiers des étangs de la Dombes, démontre l’existence de pics d’occurrence de molécules phytosanitaires, à la suite des semis de cultures printanières sur son bassin versant. Ces importantes occurrences sont de courte durée. Ces eaux, chargées de molécules plus ou moins dégradées rejoignent la Saône. Examinons ce qui se passerait en eaux stagnantes. Même contexte agricole en bordure des étangs. En été, ceux-ci constituent le seul exutoire des eaux de ruissellement direct et en l’absence de fossés de ceinture. L’eau y est précieusement stockée d’avril à novembre, et les seules pertes admises sont celles liées à l’évapotranspiration. De ce fait, un éventuel impact des traitements culturaux est très envisageable.

Une autre hypothèse se doit d'être examinée et concerne la fertilisation des étangs. Revenons vingt-cinq à cinquante ans en arrière : les pâtures entourent l'étang, où paissent les troupeaux. Lisiers et fumures, et sans doute une part des eaux usées de l'exploitation rejoignent l'étang en contrebas. L'étang est amendé, enrichi en permanence sans plus d'intervention. Cette forme d'agriculture n'est plus, le raccordement au tout-à-l'égout est la norme. Ce mode de fertilisation biologique a donc disparu ou peu 'en faut, et ne serait pas compensé aujourd'hui par les épandages d'engrais azoté dans les cultures...Mais il est bien difficile de recréer le passé pour en démontrer l'éventuel bienfait.

Dans d’autres régions d’étangs consacrés à la pisciculture, les populations d’anatidés se sont maintenues mieux ou plus longtemps. A nouveau il est probable que l’environnement terrestre de l’étang, très différent selon les régions (landes Brennouses et forêt solognote, prairies foréziennes) plus favorable aux oiseaux, ait fait la différence.

Pour la Brenne et le Forez, la densité de couvées, celles de colvert excepté, est supérieure à 6 pour dix hectares en 2001 ; en Dombes, à l’aube de 2010 elle est de l’ordre de 2 nichées pour 10 hectares d’eau toutes espèces confondues [14]. Une couvée de milouin sur trois parvient à y éclore … Pourtant les oiseaux sont au rendez-vous, une fois la migration terminée, les couples formés et cantonnés : l’effectif potentiellement nicheur semble stable dans cette 1ère décennie des années 2000. Mais cette stabilité, alors que la population locale n’est plus autosuffisante pour se maintenir, tend à prouver que de « source » la Dombes est devenue un « puits » qui recrute ses oiseaux adultes à l’extérieur…

Ainsi que nous l’avons vu précédemment, des mesures agro-environnementales proposent actuellement diverses formules devant favoriser un certain retour des prairies à proximité des étangs, en concordance avec la Directive Oiseaux : une expérience de ce type avait déjà été menée au milieu des années 1990, le programme s’appelait alors « Action Communautaire pour la Nature (ACNAT).

Concomitamment, la gestion même de l’étang proprement dit, d’assec ou d’évolage, revêt une importance prépondérante dans le devenir de l’écosystème : qualité de l’eau, charge piscicole, gestion des ceintures végétales aquatiques sont demeurées longtemps au centre des préoccupations des seuls chercheurs , et sont désormais partagées par la collectivité.

A propos de la chasse

Les dates d’ouverture de la chasse

Un certain nombre de régions, surtout littorales, et sensiblement moins productrices d’avifaune que des zones humides de l’intérieur du pays, revendiquent une chasse d’été.  En Dombes, la chasse est traditionnellement ouverte à partir du début de septembre en une relative adéquation à la chronologie de la reproduction des Anatidés [15]. La réglementation cynégétique nationale est soumise à la réglementation européenne : les arrêtés nationaux ou départementaux ont de ce fait été plusieurs fois désavoués par décision de justice bien qu’ils fussent généralement plus restrictifs que ce que l’Europe impose. Les avis restent partagés selon que l’on appartient à la communauté cynégétique, scientifique, associative.

En Dombes, depuis la fin août jusqu’aux premières gelées, les prélèvements des premières semaines de chasse reposent sur la population locale et sur l’arrivée de migrateurs précoces : sarcelles d’hiver et d’été, colverts… Les contingents migrants les plus importants sont en effet attendus à partir de la mi-novembre : les fuligules milouins et les morillons.

La conservation de populations viables localement d’Anatidés passe sans doute par un prélèvement responsable, mesuré, de la chasse.

L’élevage et le lâcher de canards

Afin de pallier à la diminution des tableaux de chasse, conséquence directe de la diminution du potentiel de production du terroir, mais que l’on ignore alors, on procède à des lâchers massifs de canards. Afin de maintenir les revenus substantiels issus de la chasse il semblait indispensable de conserver une population cynégétique par le biais de cet artifice en l’absence d’une efficace politique de limitation des prélèvements.

Un hectare d’étang se négocie sur la base de 60 000 Fr. au cours des années 1990 : 10 000 Euros actuellement et plus encore. L’hectare de terre agricole se vend trois fois moins cher.

Ainsi que le constatait le Père Etienne Goutagny, moine trappiste à l’abbaye du Plantay et grande figure locale

« la valeur de la terre n’était due que par le produit qui en était tiré » [16].

Végétal ou animal.

Le colvert est la seule espèce sauvage européenne dont l’élevage et le lâcher soient autorisés en France. Ces pratiques sont anciennes et la Dombes n’est pas précurseur en ce domaine. Faisans, perdrix et lièvres, entre autres espèces, ont souvent contribué, à régulariser les tableaux de chasse d’espèces soumises à des conditions de survie et de reproduction devenues difficiles et aléatoires. Par ailleurs, il est probable qu’en règle générale, la pratique des lâchers ralentit, faute de la juguler, l’hémorragie d’une population de chasseurs toujours aussi actuelle [17].

Les lâchers en général, lorsqu’ils n’ont pas été réalisés dans l’esprit d’un repeuplement, autrement dit, lorsqu’ils n’ont pas été suivis de mesures favorisant la survie d’une proportion raisonnable de reproducteurs potentiels, ont souvent eu un effet inverse de celui escompté. Il a été effectivement démontré que la pression de chasse s’accentue sur les espèces qu’ils sont censés soutenir.

On ne doit pas faire l’amalgame entre la pratique de l’élevage d’appelants, répandue dans de nombreuses régions de chasse au gibier d’eau à travers le pays, et les lâchers massifs dont une grande partie doit appuyer le tableau. Ces derniers, compensent en fait l’incapacité à produire de l’écosystème et l’offre cynégétique insuffisante de celui-ci. Ils peuvent également satisfaire des actionnaires, plus encore, des clients de chasse parmi les moins sensibilisés, ou des moins concernés, au fonctionnement des milieux naturels.

L’appelant, cantonné artificiellement sur l’étang, a pour rôle d’attirer et de fixer ses congénères sauvages.

Il est aisé de différencier les oiseaux issus de lâchers des canards sauvages. A la fin de l’été ils nagent en groupes compacts de plusieurs dizaines à plusieurs centaines d’individus ; alors que les familles sauvages ne comptent que 4 ou 5 jeunes en moyenne, femelle en tête, tous demeurant proximité immédiate du couvert végétal qui les protègera des prédateurs.

Il est difficile d’estimer l’importance de ces lâchers : elle pourrait être de l’ordre de 30 000 oiseaux au début des années 1990 [18].

Dès la fin de l’été, alors que la migration est à peine amorcée, plusieurs milliers de ces oiseaux rejoignent l’étang du parc des oiseaux, à Villars les Dombes, où ils partagent avec leurs congénères captifs une alimentation artificielle, à laquelle ils se sont facilement habitués.

Les paniers de ponte privilégient la reproduction du colvert, en l’absence d’une couverture végétale spontanée. Le chemin de la biodiversité est à l’inverse.

Paniers de ponte sur un étang reprenant l'eau sur une culture de maïs d'assec : une gestion à l'inverse des principes du maintien de la biodiversité

L’impact des prédateurs

Les comportements territoriaux, agressifs ou d’intimidation, sont monnaie courante : ils font partie du spectacle permanent de l’étang. Ils sont une lutte de tous les instants des espèces pour leur survie (« struggle for life »).

La Foulque est un oiseau particulièrement territorial, agressif envers canards, grèbes et même échasses.

Des canes accompagnées de leurs jeunes barrent l’accès vers des sources d’alimentation à d’autres nichées.

Une Aigrette garzette chasse avec fracas une concurrente qui a pris ses aises sur son périmètre de pêche.

Des canes milouins délimitent un périmètre dont elles interdisent la pénétration aux autres nichées

Compétition entre 2 Aigrettes garzettes pour un terrioire de pêche

Ces comportements régissent les relations au sein de la biocénose (la faune), ils conditionnent leur distribution au sein de l’écosystème.

Toutefois lorsque celui-ci est, comme c’est le cas en Dombes, dégradé, la compétition, inter ou intraspécifique s’exacerbe, d’autant plus que les ressources alimentaires ou les possibilités de nidification sont réduites : elle peut alors devenir un facteur important de l’appauvrissement de la biodiversité.

Mieux documenté mais également bien plus aisé à reconnaître, est l’impact des prédateurs sur la reproduction des oiseaux nichant au sol : en Dombes de telles études se sont intéressées à la reproduction des canards et du Vanneau huppé.

Au bas d’un bassin versant dont les capacités de production biologique sont devenues déficientes, l’étang semble demeurer le seul espace potentiellement accueillant.

La faune s’y concentre, qu’elle niche sur place ou non.

Même les jeunes vanneaux nés sur les terres voisines sont guidés dès l’éclosion par leurs parents vers les berges salvatrices dont l’offre alimentaire en invertébrés est bien supérieure à celle des cultures alentour.

Les prédateurs profitent de ces concentrations de proies potentielles sur un espace de plus en plus limité, une berge, une ceinture végétale, une vasière, oppressée entre l’eau et la culture voisine. Le plus efficient d’entre eux est sans nul doute la Corneille noire, une « peste » connue depuis des lustres, et dont il est bien malaisé de réduire l’impact.

Un couple de corneilles noires, hôte quasi-systématique des bords d'étangs, surveille les allées et venues des autres oiseaux vers leurs nids

Couple de vanneaux parant à l'agression dune Corneille noire

Cette nichée, peut-être, bien vulnérable...

Il est un autre prédateur de couvées dont l’impact est très systématiquement sous-estimé : le Rat surmulot. A son propos, l’agrainage destiné à favoriser le cantonnement d’oiseaux lâchés aura sans doute servi la multiplication de ce « rongeur ».

Une étude de l’ONCFS, réalisée à partir de nids factices, a démontré qu’à elles deux ces espèces étaient à l’origine de la disparition de 80% des nids de canards.

La multiplication des prédateurs trouve pour partie ses origines dans l’évolution de la société locale. La réduction de la taille de la propriété privée (partages et successions), les coûts et charges inhérents à son entretien, ont pratiquement causé la disparition d’une profession dont le rôle ne peut être sous-estimé : celle de garde-chasse privé, dont les activités permanentes de piégeage – parfois par trop « enthousiastes » étaient globalement positives.

Garde-chasse particulier

garde-chasse particulier : une profession sur le déclin, malgré une utilité reconnue

Il n’est pas impossible qu’une nouvelle formule de cette profession, avec des objectifs précis, peut-être même collectifs, puisse resurgir des dispositions environnementales collectives futures.

Celle-ci, mieux protégée par le milieu environnant, a sans doute de meilleures chances de survie.

En l’absence d’un couvert végétal cette cane colvert est le seul rempart entre sa nichée et les prédateurs.

  1. 1983 : 1 129 600 exploitations, en 1970, 458000 en moins, QUID 1987 []
  2. limites ou transitions entre milieux différents []
  3. Blé, orge, ... []
  4. Louis Lamarche : l’évolution céréalière en Dombes in « la Dombes, 1900-1975 » []
  5. Farine de maïs grillée, typiquement bressan []
  6. même montant de prime quelle que soit la céréale, prix de vente similaire, mais production supérieure en moyenne du blé sur le maïs de près de 30 q/ha ! []
  7. qui se comporte comme une espèce autochtone []
  8. Terme régional désignant les chaumes de céréales []
  9. Emmanuelle Pfaff et Christine Saint Andrieux : le développement du sanglier en France []
  10. À une période sensible et décisive de leur vie en hiver. []
  11. Gibier ailleurs, l’espèce n’est pas chassée dans l’Ain []
  12. Ou « barboteurs », comme le colvert et les sarcelles, par opposition aux canards « plongeurs » qui se nourrissent en profondeur. []
  13. La femelle du chevreuil, souvent improprement appelée « biche ». []
  14. Broyer, in Alauda LXX.-3.2002 : Résultats comparés de la reproduction des anatidés dans trois principales régions de nidification de France : la Dombes, la Brenne, le Forez. []
  15. Nom de la famille à laquelle appartiennent les canards, les oies, les cygnes… []
  16. « La vigne en Dombes », Père E. Goutagny, in « mémoires du Pays de Dombes, 1999. []
  17. Et dont on ne sait combien de temps elle résistera et paiera l’investissement que représente la pratique de la chasse, tout en maintenant des espaces de production de faune. []
  18. Jean-Yves Fournier, com. personnelle. []
24oct/10Off

Des traces sur la vasière

Le Vanneau huppé : l’oiseau du compromis

Retrouvez dans la page bonus les mécanismes ayant présidé à la régression de sa population

L’air écrasé sous chacun des battements de ses ailes évoque l’antique souffle du van et confère son nom à l’oiseau.

Ainsi le moissonneur poursuivait son œuvre à renfort de gestes amples et puissants, ainsi l’oiseau rame dans le ciel, décomposant chaque phase de son vol. Il se joue de la gravité – ce n’est ni plus ni moins qu’un oiseau, remarquez– piquant sur la corneille ou le busard, pourchassant un mâle concurrent.

Virtuosité rime avec témérité, lorsqu’il charge l’outrecuidant visiteur, trop proche à son goût de sa progéniture. L’air déplacé semble animer cheveux ou poils, selon que l’on est humain ou renard. L’instant suivant, oublieux du risque écarté, fort de sa légitimité territoriale, il cherche encore à éblouir une femelle faussement désabusée.

Le vanneau huppé Vanellus vanellus est l’oiseau du printemps autant que celui de l’automne. Il crie la vie aux premiers soleils qui transpercent les derniers brouillards hivernaux. Il annonce la récolte du poisson, lorsqu’en novembre, ses voliers papillonnants de migrateurs s’abattent sur les vidanges.

Au printemps, il devient l’oiseau des transitions et du compromis. Au plus sec, il fricote avec la – dernière – Caille des blés Coturnix coturnix il a connu la Perdrix grise Perdix perdix. Au contact de l’onde, il côtoie l’Echasse blanche en été et la Bécassine des marais en migration. De son point de vue, le territoire de la colonie s’étend depuis le sommet de la parcelle qui verse vers l’étang, jusqu’aux vasières encore recouvertes d’une mince lame d’eau : il se joue du cadastre.

Son nid est pourtant bien plus en sécurité au plus près de l’eau, l’espèce payant régulièrement un lourd tribut aux labours de mai.

Après une ou deux tentatives de nidification sur la bordure de l’étang, ou dans une jachère, un couple arrive à élever en moyenne un seul jeune.

Mais il faut au moins deux couples de ceux qui ont niché plus haut et plus loin de l’étang, sur les cultures, pour arriver au même et maigre résultat ! Selon un autre mode de calcul qui tient compte des remplacements de pontes par chaque femelle à la suite de disparitions successives – labours, hersages, semis, et prédation - un jeune volera pour 24 à près de 50 œufs pondus… Entre le milieu des années 70 et le début des années 90, le nombre des vanneaux nicheurs chute de 2000 à moins de 250 couples.

Cette situation est d’ailleurs généralisée dans presque toute l’Europe, où leurs effectifs régressent : les passages de novembre sur les vasières ne sont plus comparables à ceux d’autrefois, et, au printemps, les colonies ne comptent plus que trois à quatre couples, contre une dizaine, quinze ans plus tôt.

Oiseau gibier dont la population reproductrice est désormais menacée et instable, et ne traînant d’autre casserole autre que celle qui crie au « bon morceau », à l’heure des choix environnementaux, il s’inscrit définitivement comme l’oiseau du compromis.

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Population actuelle : environ 200 couples.

L’Echasse blanche : l’oiseau du consensus

Niche-t-elle sur votre étang ?

Vous ne tarderez pas à en être convaincus, le jour où tous les membres de la colonie se précipiteront à votre rencontre, ponctuant leur vol d’un caquetage inquiet et persistant. Cette attitude est destinée à vous éloigner de leurs jeunes. Elle prévient ces derniers de votre présence, les renseigne sur votre statut de prédateur potentiel.

L’Echasse blanche Himantopus himantopus appartient à cette catégorie d’espèces, gracieuse, non chassable, non piscivore ou non prédatrice de quoi que ce soit d’économiquement exploitable, que l’on est heureux et le plus souvent fier d’accueillir sur son étang.

Elle est devenue un enjeu patrimonial. Le Centre ornithologique Rhône-Alpes (CORA) en a fait judicieusement son emblème. Pourtant il ne semble pas qu’elle ait trop à se plaindre du contexte écologique actuel : les déficits en eau –d’origine climatique, consécutifs à des erreurs de gestion, aux fuites causées par le Ragondin – ainsi que la gestion drastique de la ceinture végétale lors des assecs, autrement défavorable aux oiseaux de la roselière, jouent en sa faveur.

Elle est totalement inféodée aux vasières et aux étangs les plus plats. Ces mêmes étangs, rares en d’autres régions, définissent le mieux la diversité des milieux présents en Dombes.

L’Echasse ne s’y est pas trompée bien qu’à chaque instant son nid, au départ simple dépression à peine matérialisée sur un haut fond, risque l’inondation. Elle le surélèvera, en tourelle, le plus qu’il lui sera possible, s’accordant une montée de l’eau à mi-tarse. Mais si le rythme d’élévation est par trop rapide, alors…

Bon an, mal an, mais c’est le quotidien de l’espèce où qu’elle se reproduise : une partie des nids est noyée.

L’Echasse blanche est avant tout un oiseau du littoral. La Dombes est la seule zone humide de l’intérieur du pays à s’être dotée d’une durable et significative implantation de l’espèce.

On connaissait une dizaine de couples nicheurs au début des années 1990. Au cours de la 1ère décennie du nouveau millénaire, ils sont une soixantaine au moins, pour un effectif adulte régulièrement estimé aux environs de 200 oiseaux.

Échasse blanche : juvénile

Un recrutement auprès des populations méditerranéennes est probable.

Malgré cela, ne boudons pas le plaisir de voir une espèce relativement moins affectée par les évolutions récentes du milieu que le reste de la biocénose.

Population actuelle :

La plus importante pour une zone humide continentale. Une nette tendance à l’accroissement de la population depuis le début des années 1990, et surtout depuis 2000. Moyennes sur la période 2001/2010 : 58 couples ; effectif estival : 180 individus. Maxi 288 en 2006.

Directive Oiseaux

Un colonisateur : le Petit gravelot

Sitôt qu’une vasière se découvre, ou lorsque le traumatique bulldozer retravaille les contours de l’étang, et que celui-ci, recreusé, reprofilé, l’argile repassé sur les limons reporte la colonisation végétale, se pose, en discret pionnier, le Petit Gravelot Charadrius dubius.

Encore sur un trajet dont on ne sait où il s'arrêtera, en compagnie d'un Bécasseau minute

Sur l’argile nue, récemment travaillée et qui deviendra bientôt « béton », une coquille d’Anodonte (un gros coquillage bivalve), une touffe de la rare Limoselle lui serviront de repères pour localiser son nid.

La teinte des parties supérieures de son corps tient du sable et de la vase. Elle le fond littéralement dans son environnement. Au contraire, la livrée bigarrée de sa tête rappelle qu’ici, il est un étranger. Ce n’est pas tout : ses œufs sont aussi repérables que des galets blancs sur le limon. L’argile est bien loin d’évoquer les plages graveleuses de l’Ain et du Rhône.

Un nicheur plus habituel des berges de galets du Rhône et de l'Ain

Mais, las, étangs comme rivières, toujours dans leurs flots montants entraînent sa ponte, roulant ses œufs comme pierres.

Population actuelle : sans doute moins de 10 couples ; stable.

Une perte pour l’écosystème dombiste : la Barge à queue noire

Sans conteste, le statut en Dombes de la Barge à queue noire Limosa limosa était plus prospère du temps où la prairie dominait le pourtour de l’étang. Que l’étang débordait généreusement sur la prairie. Ambassadrice des légions de petits échassiers, « limicoles » seulement de passage sur le long trajet de leurs migrations, elle a été longtemps la seule à rester nicher. Depuis l’après-guerre (la seconde) jusqu’aux premières années de la décennie 90, on recensait bon an mal an, cinq à dix couples. Cela fut peut-être plus encore à une époque où la pression d’observation des ornithologues n’était pas celle que l’on connaît de nos jours.

Aux derniers temps de sa présence, vers la fin des années 90, on la trouvait encore, intégrée aux colonies de vanneaux, dans des jachères annuelles, dans quelque chaume de blé encore passablement humide.

Aujourd’hui, elle dédaigne la Dombes, au profit des prairies humides du Val de Saône, plus récemment colonisées.

Imprévisible, la barge fond sur quiconque fait seulement mine de pénétrer sur son domaine. Son vol piqué s’accompagne d’une émission de miaulements stridents, façon sirène paralysante… Une autre fois, répugnant à quitter son nid terrestre, elle se laissera approcher à quelques pas seulement. Le manteau d’invisibilité que lui confère son plumage, parmi les aspérités et les débris végétaux, est censé la soustraire à la chasse des prédateurs. L’accélération de son rythme cardiaque démontrerait sans aucun doute les limites de sa confiance en cette supposée protection…

Population actuelle :

Migratrice. Population nicheuse considérée éteinte en Dombes : annuellement 5 à 10 couples connus entre 1990 et 1998. Tentatives actuelles de nidification irrégulières.

3 à 6 couples se reproduisent dans le Val de Saône. Espèce protégée dans le département de l'Ain.


A petits pas : bergeronnettes et pipits

D’allure distinguée, classique dans une livrée tranchée, du blanc le plus pur au noir le plus satiné, la Bergeronnette grise Motacilla alba arpente, à son habitude, la vasière d’un étang. Son interminable queue amidonnée et comme agitée d’un hoquet perpétuel la poursuit.

Bergeronnette grise

Son chemin croise celui de migrateurs, une Bécassine sourde, ou des marais, ou, plus proche d’elle, sur le terrain de la Systématique, un Pipit spioncelle Anthus spinoletta.

Pipit spioncelle

Celui-ci, montagnard au sourcil pâle, a été contraint de rejoindre les fonds limoneux d’étangs découverts par la dernière vidange et où se fond sa livrée terne. La neige a recouvert les rocailleuses pelouses alpines de son estive.

Le printemps venu, il a su compenser ce défaut en lançant son message spécifique, modulé et insistant, le temps d’un vol en cloche. Le héraut s’élance à partir d’une roche, son élévation énergique accompagne une voix puissante. Arrivé au sommet de l’orbe, l’oiseau paraît se figer l’espace d’un instant infinitésimal. La seconde partie du trajet s’effectue en une chute planée, dite « en parachute ». Les notes s’accélèrent, comme si elles sentaient la fin, comme si elles s’efforçaient de tout exprimer avant la pose.

Elles ignorent encore tout de la motivation du chanteur déjà prêt pour une nouvelle ascension. Eole, Hermès et Cupidon se rejoignent en une nouvelle alliance pour acheminer le message de la vie à travers l’espace.

Pour l’heure, à son horloge fixée sur « hiver », le Pipit spioncelle ne se soucie que du maintien de sa condition physiologique, et picore à tout va.

A l’écart de l’étang, au-dessus d’un labour, des cris fins ne lui font pas perdre sa cadence. Pourtant il s’agit de proches parents, et qu’il côtoie parfois sur les hauteurs dénudées des monts du Forez et de la Madeleine : une troupe de pipits farlouses (ou Pipit des prés) Anthus pratensis, en compagnie de quelques linottes mélodieuses Carduelis cannabina, essentiellement des visiteurs hivernaux, ou de quelques alouettes des champs Alauda arvensis.

Pipit des prés : un hivernant en Dombes. Photo prise au printemps en Bretagne